À Lubumbashi comme dans d’autres zones de la RDC, le débat public sur le cobalt, le cuivre ou le lithium ne se tient plus uniquement dans les salles de conférences. Il se joue à 23h sur un statut WhatsApp, dans un fil X enflammé, ou sous une vidéo TikTok tronquée.Une enquête menée entre janvier 2024 et mars 2026 par Boniface Ruku Abia, professeur à l’Université de Lubumbashi, et Yuma Lukuta François, étudiant en master 2 Communication, éducation et développement à l’Unilu, révèle l’ampleur de cette bascule : “les réseaux sociaux sont devenus le principal champ de bataille de la gouvernance minière en RDC”.
150 contenus passés au crible : la viralité gagne toujours
Les deux chercheurs ont analysé 150 unités informationnelles : publications numériques, articles de presse, communiqués officiels, discours ministériels. S’appuyant sur les travaux de Vosoughi, publiés dans _Science_ en 2018, ils rappellent que “les fake news se propagent six fois plus rapidement que les contenus vérifiés”. D’où, écrivent-ils, “un déséquilibre structurel entre la vitesse de propagation et le rythme de vérification”.
L’enquête, qui cite l’ITIE-RDC dans son _Rapport 2023_ et l’Africa Center for Strategic Studies dans _Spotlight_ 2024, avance que “68% des controverses minières récentes, entre 2022 et 2025, ont été initialement amplifiées par des contenus numériques non vérifiés”.

Quand X invente un “rejet USA-RDC
D’après leur corpus, deux cas illustrent ce mécanisme : un compte X, _RDC Times_, diffuse l’idée d’un rejet américain d’un partenariat minier, appuyée par l’image d’un document officiel en anglais. L’ACP-Débunkage, référencée par les auteurs, ne publie son fact-check que 3 à 8 jours après la diffusion initiale. Les chercheurs concluent : “La reprise sur les réseaux sociaux, puis le démenti officiel… ne peut empêcher la diffusion massive sur les réseaux sociaux”.
Mulondo : du drame local à la polémique nationale
L’étude situe l’événement le 15 novembre 2025. Elle recense les premières publications de Radio Okapi, http://7sur7.cd et Actualité.cd, puis la circulation sur Facebook et X où “le drame a été recontextualisé, commenté et parfois dramatisé”. Pour les auteurs, “la coïncidence de récits concurrents et la circulation rapide d’images produisent une forte instabilité informationnelle”.
*Désinfo, mésinfo, malinfo : trois visages d’un même poison*Les données analysées classent les contenus en trois catégories :- *Désinformation* : 41% des cas. Exemple : l’information sur un “Accord USA-RDC”, partagée sur Facebook, WhatsApp et X.- *Mésinformation* : 32%. Exemple : la “Vidéo Mulondo”, diffusée sur Facebook et WhatsApp sans contexte.- *Malinformation* : 27%. Exemple : l’information sur la “dramatisation d’un détournement de 39 millions USD”, diffusée sur WhatsApp et X. L’Etat à la traîne de l’urgenceSelon Boniface Ruku Abia et Yuma Lukuta François, l’État réagit, mais en retard. Ils distinguent quatre types de réponses institutionnelles :
- Démenti immédiat : 29% des cas. Efficacité 22% “avant 10 heures de partage”. Exemple : le fact-check de l’ACP sur l’affaire USA-RDC.
- Enquête annoncée : 39%. 12% de “résolution réelle”. Exemple : la communication officielle après l’accident de Mulondo.
- Mesure concrète : 18%. 65% “d’impact direct”. Exemple : les déchéances de permis miniers.
- Contre-narratif : 14%. 8% de crédibilité. Exemple : la thèse du “complot étranger”.

Les auteurs rappellent que la citoyenneté “se manifeste aussi par des formes organisées d’engagement, de veille et de contestation”. Les réseaux sociaux “prolongent cette logique”, mais au prix d’une “fragilisation de l’unicité du récit public”.Ces résultats ont été présentés dans le cadre du 10e anniversaire de l’Université Nouveaux Horizons, UNH, à Lubumbashi. La communication, intitulée “Opinion publique, prolifération des sources numériques et gouvernance des ressources naturelles en RDC : entre désinformation, reconfiguration du pouvoir médiatique et influence sur les politiques publiques”, a été portée par Boniface Ruku Abia et Yuma Lukuta François.
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