Par Ernest Mbilika/ journaliste essayiste

La République démocratique du Congo semble s’enliser dans un labyrinthe fiscal dont elle peine à trouver la sortie. Chaque mois apporte son lot de nouvelles redevances, d’« ajustements » et de prélèvements obligatoires, comme si le citoyen, l’entreprise et désormais le voyageur étaient devenus les principales sources de survie d’un État incapable de se financer autrement. La récente instauration d’une Redevance de sécurité aérienne de 30 dollars  s’ajoutant au déjà controversé GoPass de 55 dollars  illustre cette dérive chronique : celle d’une fiscalité punitive, opaque et déconnectée des réalités sociales.


Un contrat révélateur d’une gouvernance budgétaire à huis clos

La nouvelle taxe découle d’un contrat signé entre le gouvernement congolais et la société américaine Securiport LLC, autorisant cette dernière à prélever 85 % des recettes issues de la redevance. L’État, quant à lui, ne percevra que 15 %. Autrement dit, sur les 30 dollars payés par chaque passager à l’arrivée ou au départ, 25,5 dollars iront à une société privée étrangère, et 4,5 dollars seulement reviendront dans les caisses publiques.

Un modèle de partenariat public-privé qui interroge : où se situe l’intérêt national lorsque la majorité des recettes échappe à la puissance publique ? Et comment justifier un tel déséquilibre dans un pays où les infrastructures aéroportuaires demeurent vétustes, mal entretenues et souvent dépourvues d’équipements de base ?

La fiscalité congolaise : un millefeuille sans cohérence

Ce cas n’est pas isolé. Dans presque tous les secteurs, les opérateurs économiques comme les simples citoyens dénoncent la multiplicité et la superposition des taxes. Du transport à la télécommunication, de l’agriculture à l’exploitation minière, la prolifération des prélèvements fiscaux et parafiscaux est devenue la norme.
Selon plusieurs rapports d’experts, plus de 300 taxes et redevances  souvent non coordonnées entre elles  sont appliquées à travers le pays. Certaines sont instituées par la loi, d’autres par simples arrêtés ministériels ou décisions d’entités territoriales décentralisées, sans cadre légal clair ni évaluation d’impact économique.

Cette surabondance fiscale ne se traduit ni par une amélioration des services publics ni par un renforcement du pouvoir d’achat. Au contraire, elle entretient une spirale d’asphyxie économique où la pression fiscale encourage la fraude, décourage l’investissement et alimente la méfiance à l’égard de l’État.

Le citoyen, éternel payeur et témoin d’un contrat social brisé

La situation devient d’autant plus préoccupante que le revenu moyen du Congolais reste l’un des plus faibles du continent, tandis que le coût de la vie ne cesse d’augmenter. Dans un pays où la majorité de la population vit de l’informel, imposer de nouvelles taxes sans amélioration visible des conditions de vie relève d’un contrat social unilatéral : l’État prélève, mais ne restitue pas.

À l’aéroport de N’djili, par exemple, un voyageur doit désormais débourser 85 dollars en redevances avant même d’embarquer. Ce montant équivaut parfois à plus d’un quart du salaire mensuel d’un fonctionnaire moyen. À ce rythme, voyager devient un luxe, et contribuer à l’économie nationale une punition.



Une gouvernance fiscale à réinventer

La RDC ne manque pourtant pas de leviers pour réformer son système fiscal. Ce qu’il lui manque, c’est une volonté politique de rationaliser les taxes existantes et de renforcer la transparence dans leur perception et leur utilisation. La priorité devrait être de simplifier, centraliser et digitaliser la collecte, plutôt que de créer de nouveaux impôts à chaque projet de partenariat.

La redevance de sécurité n’est donc pas qu’une taxe supplémentaire : elle est le symbole d’une gouvernance budgétaire qui privilégie la facilité de la ponction à la difficulté de la réforme. Tant que l’État continuera à traiter le contribuable comme une ressource à épuiser plutôt qu’un partenaire à respecter, la méfiance fiscale persistera et avec elle, l’éternelle question : à quoi servent vraiment nos impôts ?

Ernest Mbilika

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